À propos du dernier « accident » ferroviaire
Ángeles Maestro Martín. CNC
Le capitalisme en crise soumet implacablement tous les espaces et toutes les relations sociales susceptibles de générer des profits à ses objectifs d’accumulation. Le processus se déroule de manière cachée et silencieuse… jusqu’à ce que la tragédie éclate. Aujourd’hui, il s’agit de la collision de deux trains, un AVE et un autre de l’entreprise privée Iryo, qui a fait près d’une centaine de morts; juste neuf mois après d’un accident similaire qui avait lui aussi fait plusieurs dizaines de morts.
La longue histoire de la libéralisation de Renfe
La recherche de boucs émissaires vise à détourner l’attention du trou noir qui engloutit tous les responsables politiques : la privatisation de Renfe.
La privatisation du transport ferroviaire a commencé il y a plus de 20 ans. Les unes après les autres, les directives de l’UE se sont succédé, fidèles aux intérêts des oligarchies qu’elle représente, en faisant pression en faveur de la « libéralisation du transport » et de « l’ouverture à la libre concurrence »¹. L’architecture de la privatisation reposait sur l’obligation imposée aux États de « séparer et de maintenir une gouvernance indépendante entre les gestionnaires des infrastructures (ADIF) et les opérateurs de services (tels que Renfe, Ouigo ou Iryo), afin de garantir un traitement équitable et non discriminatoire à toutes les entreprises ». Cette séparation avait pour conséquence que l’État, en tant que gestionnaire des infrastructures, accumulait la majeure partie de la dette, tandis que la libéralisation entraînait une augmentation démesurée du nombre de trains, avec l’usure correspondante des voies et des systèmes de sécurité, ce qui aurait exigé une intensification de la maintenance et des inspections². La dissociation entre ADIF (Administration des infrastructures ferroviaires), entité publique à caractère commercial, et les opérateurs ne signifie pas que la gestion des infrastructures et la régulation du trafic ferroviaire soient assurées directement. Bien au contraire : un réseau dense de sous-traitants, tous financés par l’argent public, réalise les différentes activités et s’approprie les bénéfices générés par la surexploitation des travailleurs.
La prétendue libéralisation du transport ferroviaire, intimement liée au boom touristique, s’est opérée en dépassant toutes les limites de sécurité. Selon un rapport de la Commission nationale du marché des valeurs mobilières, entre 2019 et 2024, la circulation des trains a augmenté de 46 % sur les mêmes infrastructures qui, comme dans le cas de la ligne AVE Madrid–Séville, avaient été construites à l’occasion des fastes de 1992.
Les alertes liées aux problèmes de sécurité se multipliaient³, mais il était impossible d’arrêter l’une des infrastructures les plus directement liées au tourisme, la poule aux œufs d’or de l’économie nationale.
Ceux qu’il était le plus difficile de tromper, c’étaient les travailleurs. L’expérience leur avait appris que, dans le processus de privatisation, pour que le capital réalise des bénéfices, il fallait détruire les acquis sociaux et professionnels, durement conquis, et que, comme dans les accidents du travail, l’augmentation des profits exigeait une réduction des mesures de sécurité.
Tout au long des années 1990, les syndicats de Renfe, notamment CC.OO et CGT, ont dénoncé à plusieurs reprises les gouvernements du PSOE et du PP pour avoir mené des politiques conduisant au désinvestissement de l’entreprise⁴, avant d’en rendre ensuite les travailleurs responsables⁵. Le scénario était toujours le même : le secteur public ne fonctionne pas, les effectifs bénéficiant de droits sociaux travaillent peu et le capital privé est plus efficace.
En 2000, alors que le PP était au pouvoir, et exactement la veille d’une grande manifestation nationale à Madrid contre la privatisation de Renfe, convoquée principalement par CC.OO et la CGT, majoritaires au comité d’entreprise, la direction de CC.OO a destitué les responsables du syndicat dans le secteur ferroviaire et nommé une direction provisoire.⁵ Le capital avait besoin d’écarter les obstacles et la bureaucratie syndicale de CC.OO a docilement agi contre ses propres camarades.
Au fil de ces années, bien que la capacité de pression interne des travailleurs ait été affaiblie, les dénonciations de tous les syndicats concernant le manque criant de mesures de sécurité se sont succédé, et ont été confirmées par des accidents de plus en plus graves. La réponse des gouvernements a consisté à tenter de rendre les travailleurs responsables des accidents, tout en faisant la sourde oreille à leurs revendications. Il y a douze jours, le syndicat des conducteurs de train dénonçait l’absence de mise en œuvre des mesures de sécurité convenues après l’accident survenu neuf mois plus tôt et avait appelé à une grève de 24 heures qui devait avoir lieu le 29 octobre, la veille de la tragédie survenue aujourd’hui, 28 octobre⁶.
Des entreprises sionistes contrôlent la sécurité ferroviaire
ADIF a sous-traité des services de sécurité ferroviaire à l’entreprise israélienne I-SEC (filiale d’ICTS, fondée par d’anciens agents du Shin Bet, l’agence de sécurité israélienne)⁷. Cette entreprise israélienne fournit également des services de « sécurité » à un grand nombre d’installations publiques, comme l’aéroport de Bilbao⁸. Une autre entreprise israélienne, CYLUS — dont Isabel Pardo de Vera⁹, ancienne présidente d’ADIF, est membre du conseil consultatif —, liée à la société française Thales, a également conclu avec ADIF des contrats portant sur la cybersécurité ferroviaire.
Au moment où cet article est écrit, les zones d’ombre, qui restent pour l’instant sans réponse, tendent à écarter la très commode explication de l’« erreur humaine » comme cause immédiate de la tragédie et orientent les soupçons vers la défaillance « incompréhensible » en chaîne des systèmes de sécurité.
Tous les gouvernements sont responsables des morts évitables dans les accidents ferroviaires
Tous les gouvernements du Royaume d’Espagne, depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, ont été les exécutants responsables des décisions de privatisation, notamment de l’introduction injustifiable de la grande vitesse. Les directives de l’UE, qui servent les mêmes oligarchies, ont poussé les unes après les autres dans la même direction.
Le désastre provoqué par les gouvernements britanniques, conservateurs comme travaillistes, avec la privatisation du transport ferroviaire se répète. Ici, en outre, l’ampleur de la tragédie est aggravée par la mise en place absurde de lignes à grande vitesse, qui ne s’explique que par la corruption massive qui l’a accompagnée.
Le gaspillage de l’argent public, les pots-de-vin et le financement illégal¹⁰, dans ce cas au bénéfice du PSOE, ont tracé une voie qui, aujourd’hui encore, se teinte de sang. Derrière la majeure partie des commissions occultes se trouvait l’entreprise allemande Siemens, l’un des principaux utilisateurs de main-d’œuvre esclave provenant des camps de concentration nazis¹¹, y compris celle de prisonniers espagnols du camp de Mauthausen.
La responsabilité politique du processus de privatisation de Renfe, cause fondamentale de ces désastres et de ceux à venir, est donc partagée par les gouvernements du PP, du PSOE et par leurs alliés, d’abord Unidas Podemos¹², puis Sumar.
Il faut ajouter que la même stratégie est à l’œuvre dans le cas de tous les services publics et que, même si ses laquais chargés de l’exécuter siègent au sein des gouvernements, ceux qui tirent les ficelles siègent dans les conseils d’administration des fonds d’investissement, des banques et des multinationales.
La même tenaille criminelle est à l’origine de tant de malheurs évitables
Aujourd’hui, le sang des morts est encore chaud et la tragédie fait la une des grands titres, mais la violence structurelle du capitalisme, qui vient d’éclater avec virulence, est la même que celle qui, silencieusement, se glisse chaque jour à nos côtés.
La même main criminelle écrase en silence les personnes inscrites sur des listes d’attente, pour lesquelles le diagnostic arrive trop tard ; les jeunes qui « échouent » ; les travailleuses et les travailleurs qui, après des journées interminables, rentrent épuisés dans des logements qui ne méritent pas ce nom ; les personnes expulsées de leur logement ; ou encore la jeunesse qui tente d’anesthésier l’angoisse de constater qu’elle n’a aucun avenir.
Ni les accidents, ni les morts prématurées, ni les vies brisées ne sont le fruit du hasard. Le capitalisme est la cause essentielle de toute la souffrance humaine évitable, qui se manifeste sous diverses formes mais trouve son origine dans une même racine : la soumission de toutes les relations sociales à la recherche du profit. Il est inutile de penser que l’on peut résoudre isolément les problèmes du logement, des transports, de la santé et de l’éducation sans briser le pouvoir qui maintient le système en fonctionnement.
Le drame, caché ou violemment visible, de la destruction de la vitalité humaine rend plus urgente encore la nécessité de rassembler les forces indispensables pour établir la propriété sociale des moyens de production et des entreprises stratégiques, sous le contrôle des travailleurs. Mais l’objectif, toujours plus impérieux, de mettre fin à l’irrationalité sauvage du capitalisme et de construire le socialisme restera une vaine illusion si l’on ne travaille pas à la construction du Parti communiste.
29 octobre 2026
Notes et références
1 https://eur-lex.europa.eu/legal-content/ES/ALL/?uri=uriserv%3AOJ.L_.2016.352.01.0001.01.SPA
2 https://www.elsaltodiario.com/tren-de-alta-velocidad/accidente-adamuz-pone-duda-modelo-ferroviario-velocidad-liberalizacion-falta-fiscalizacion
3 https://www.antena3.com/noticias/economia/sindicatos-denuncian-que-empresas-subcontratadas-adif-tienen-suficiente-preparacion_20260128697a2f765e42f97d78444ba6.html
4 https://www.servimedia.es/noticias/ccoo-pide-cese-direccion-renfe/1410782950
5 https://www.servimedia.es/noticias/ccoo-pide-dimision-presidenta-renfe-seis-directivos-supuestas-practicas-antisindicales/1410854946
Le conseil fédéral des transports de CCOO a dissous les instances dirigeantes du secteur ferroviaire du syndicat, contrôlées par le courant critique, et nommé une direction provisoire. https://elpais.com/diario/2000/02/29/economia/951778802_850215.html
6 https://www.semaf.org/informaciones/huelga-grupo-renfe-29-octubre/
7 https://xornal21.com/art/64648/cgt-solicita-a-renfe-la-suspension-del-contrato-con-una-empresa-vinculada-con-israel
8 Le contrôle de l’aéroport de Bilbao par cette entreprise sioniste serait lié à l’intervention des unités antiémeutes de l’Ertzaintza à l’arrivée du deuxième vol transportant des voyageurs en provenance de la Flottille. https://www.elsaltodiario.com/israel/una-filial-israeli-icts-vigila-17-instalaciones-publicas-vascas-factura-14-5-millones-2019
9 Ana Pardo de Vera, outre sa fonction de présidente d’ADIF sous le premier gouvernement de Pedro Sánchez, a été secrétaire d’État aux Transports sous le second, jusqu’en 2023. En juin 2026, elle apparaît comme mise en examen pour cinq infractions dans l’affaire des « masques ». https://es.wikipedia.org/wiki/Isabel_Pardo_de_Vera
10 https://www.elmundo.es/elmundo/1998/abril/08/nacional/nacional.html
11 https://www.eldiario.es/el-holocausto-espanol/hitler-concentracion-deportado-mauthausen-gusen-ravensbrueck-franco_132_1159397.html
12 Libéralisation de la grande vitesse en 2021. Ouigo (filiale de la compagnie publique française SNCF) a inauguré ses activités le 11 mai 2021 sur le corridor Madrid–Barcelone.



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